Actualité : La Nuit Arborifère (portraits nocturnes d'arbres et d'arbustes).

Déclics et décalques

Dans le rectangle de son viseur, cela faisait de plus en plus sens jusqu'au jour où l'ensemble des images ainsi glanées formèrent un vrai sujet.
Danièle Boone (au sujet d'une exposition des photographies de Charles Harbutt, 1986)

Ces photographies réalisées sur une période de 20 ans évoquent une époque et l’état d’esprit du photographe que j’étais alors. Poussé par un impératif de ressaisissement, je suis parti photographier l’Ariège en février 1975. Peu d’images en sont restées, mais le voyage, en partie inconscient, ne faisait que débuter : ce que je voulais, c’était sortir de chez moi et être vraiment quelque part. (1)

En réalité ce voyage commença un an plus tôt par une suite de rencontres : celle de l'Afrique, de la chambre noire et d’une agence de photographes. Je résidais alors au Tchad pour remplir ce qu’on appelait des “obligations militaires”, on ne peut pas mieux dire. J’étais plongé, à l'issue de l'adolescence, dans un monde doublement étranger : celui subi, de l’armée et un autre, à la fois équivoque et déroutant : la réalité d’un pays africain toujours sous influence coloniale. Ce déphasage avec le monde que je connaissais eut comme principal effet de brouiller les rares repères auxquels je pouvais encore tenir.

Cette tension entre deux univers trouva un équivalent dans la découverte de la chambre obscure où officiait un camarade devenu photographe du régiment. Ici nouvelle friction entre le monde extérieur, âpre et lumineux, et celui du labo-photo, matrice crépusculaire d’où surgissaient des images du dehors. Il y avait dans ce labo des revues et c’est dans l’une d’elles, Objectif Reporter, que je découvris les images de l'agence Viva. La photographie, çà pouvait donc être cela : un univers à part entière, en prise directe avec le réel, moi qui n’avais de ce médium que l’image de la pratique paternelle (cette dernière n’étant d’ailleurs pas tout à fait étrangère au processus).

De singulières photos ont alors fait irruption, des images qui avaient plus conscience de moi que je pouvais en avoir pour elles. Je ne les ai donc pas montrées. Les premières images sont parfois les plus prégnantes, tout était neuf, mon regard comme le monde alentour, naïveté comprise. Celles qui suivent sont alors une sorte de répétition générale, on ne peut guère éviter les redites. Entre doutes et questionnements, il m’est alors apparu que toute photographie est pour moi le théâtre de deux réalités réciproques : à la fois mise en situation d’une scène et mise en scène de ma situation - reflet du monde et image de soi, fenêtre et miroir.

Ces photographies faites dans les conditions du reportage (au sens de report, de décalque) restent donc, à mon sens, des vues de l’esprit. (2) Leur principale interrogation est à chercher du côté de la relation entre ces deux sujets, photographe et “photographié” : la rencontre de ces deux réalités que l’acte photographique implique. Sans oublier les ambiguïtés de cette rencontre liées aux intérêts parfois contradictoires du photographe, du photographié, du spectateur. Mais dans la pratique, je vis la photographie dans un état d’attention flottante, plus ou moins concentrée ou distendue, selon la rapidité du geste et le temps qu'il m'est donné. Il me semble qu'il s'agit toujours d'une photo réflexive renvoyant à l'enfance, la mémoire, l'état d'esprit du moment. En cela elle répond à une nécessité intérieure.

C'est un sentiment de déréliction quand j'étais enfant qui m'a sans doute permis de devenir un tant soit peu inventif en donnant à la photographie le rôle d’espace transitionnel entre le monde et moi-même.  Et plutôt que de travail sur soi (il y a suffisamment de travail par ailleurs) j’évoquerai ici le jeu et sa souplesse que cet espace autorise. Ce jeu entre le monde et moi-même me donne de mes nouvelles et me remet au monde, me redonne présence au monde. Ce jeu (je) consiste à éprouver sa liberté -jouer avec ses propres limites- et à mettre sa liberté à l'épreuve -des limites de l'appareil.

Bien sûr, je découvris assez vite les images des autres et d’autres images : au jeu des influences on peut s’amuser à chercher dans ces photos différences et ressemblances avec d’autres images de cette époque. Cependant, si j’appelle cette période mes années-décalque (3) c’est pour l’impression durable qu'elle a pu avoir sur ma façon ultérieure d’être et de photographier.

Ces images n’ont jamais eu de parution, quelques-unes d’entre elles firent parfois l’objet d’expositions confidentielles. Par ailleurs, certaines ont acquises avec le temps une valeur sociologique et peuvent ainsi entrer en résonance avec nos réalités d’aujourd’hui. Un peu de l’écume du temps comme en écho au bruit de ce monde qui est le nôtre.
Le voyage continue…

Christian Cazenave
1995-2010

(1) Bill Bryson, Motel blues (2003).
(2) Un reporter n'est pas un simple chasseur d'images, il doit savoir capter les vues de l'esprit (Blaise Cendrars).
(3) Référence à Raymond Depardon pour Les Années Déclic (1984).