Actualité : La Nuit Arborifère (portraits nocturnes d'arbres et d'arbustes).

La pépie des dimanches s’apaise non sans heurts 

En somme, F M R F I J, sommes-nous des cowboys de l’Arizona dans un laboratoire ou des cobayes prenant l’horizon pour un labyrinthe ?
Robert Desnos (L’Aumonyme, 1923)


A Vigneux, comme dans une vitrine, j’ai été un discret mannequin parmi des êtres vivants pour ne pas les gêner, pour qu’ils ne croient pas que je veuille imposer mes réalités, mon pan de butte Montmartre, mes siècles de films. Fantôme je n’ai pas toujours réussi à être totalement invisible, il se peut que vous ayez aperçu de moi un handicap de chair derrière un sillage d’éventail ou de paravent. Apprenti fantôme, Ilarie Voronca, nous voici, frère de lacunes. Comme un apprenti, j’ai tâté des panoramas sans en connaître les vrais mécanismes.

Holmes sans loupe, je ne me fixe sur aucune preuve. Ce bleuet de pierre tiède ressemble fort au clin d’œil au-delà de tous les décombres d’un assidu humoriste. J’ai noté des noms (rues, avenues) comme on coche en rouge une radio. Les maladies du flâneur, bénignes mais têtues, triomphent. Quand on consulte, il est trop tard. L’insecte tend votre vue comme l’acier des immortelles. J’ai la sensation d’être un gosse qui revient chez ses parents avec dans un bocal un poisson rouge, mon poisson rouge, c’est le poids dansant d’une ville !

Yeux ronds d’avoir vraiment accompli le tour de la terre, pattes qui lorsqu’elles flanchent ont encore l’allure d’infatigables pyramides. Un lapin entre des arbres nains à pages brunes appuie sur la détente. Un coq redresse les désordres. L’aube, il faut la pousser de toutes ses forces dans sa huche ! Dans les parterres, les pensées trottent comme de lumineux champignons chinois aux fichus de ruelles. Le vacarme des trains enflamme la poussière de craie. Le paysage crispe les rébus.

Je reviens sur mes pas, cueille des violettes, les dépose comme la chance au fond de mon vaste sac d’ogre bénévole. Une branche. Des chatons déjà savants comme des lys. J’ai douze ans. Pour moi seul, une couleur de l’arc-en-ciel qui n’existe pas. Ce don contre tous les néants. Un homme sort en pantoufles d’un pavillon, mélancolique témoin à charge. Un avion se pose derrière les collines comme entre les meules d’un ranch.

Au-delà, partout des pavillons. Ecritures différentes mais solution immuable pour tous dont dépend la bonne note ou rien comme pour les devoirs d’arithmétique. Je me fais l’effet d’un représentant assez spécial qui a tout à vendre. A celle ou celui qui m’ouvre la porte à préciser leur choix même le moins accessible en échange d’un prix aussi délicat, attendrissant qu’une étamine de miel. La faune des rideaux est encore plus sévère que celle qui tapote les jardins aux limites inflexibles.

Silence, puis corps à corps, silence qui éclate, inquiète comme un projectile d’algue, de goémon dans une vitre. Une esplanade. Dans ce lacis d’équilibre paraît grandir le centre-ville, pourtant des imprécisions, des repentirs empêchent d’affirmer cela. Vigneux, pour l’instant, a plusieurs centres qui ne se fréquentent pas, aussi inattendus, sporadiques, aussi vites disparus que les carillons d’une averse. Les centres aiment à se surprendre comme ces trams narquois qui arrêtent le temps d’un jet de mouchoirs les trans-europ-express.

10h. Il pleut. Une pluie sur elle-même comme un écolier rôde entre ses coudes, dans son demi-sommeil bute, entraîne avec lui les objets, les souvenirs les plus imprévisibles. Nuages à la gamelle, à la botte, à gros clous, à larges girofles, vous déboutent. Ma vie est désormais indéchiffrable, mes adresses se défilent.

Pavillons, je vous garde en moi. Quand je développerai vos silhouettes, peut-être se déploiera le visage au bonheur grandissant que je n’ai su appréhender, trop cerné qu’il était par les ailes de goudron de l’oiseau pathétique.

Yves Martin
Vigneux-sur-Seine, ou le flâneur n’est jamais perdant, 1991
(extraits librement agencés).

Photographies réalisées en juin et juillet 2020 ainsi qu'en juin 2021 à Vigneux-sur-Seine (Essonne).
Le titre de la série (Pollen d'Épaves) est emprunté au texte d'Yves Martin.