Actualité : La Nuit Arborifère (portraits nocturnes d'arbres et d'arbustes).

André Hardellet © Robert Doisneau

Auteur méconnu de romans (Le seuil du jardin) et de poèmes en prose (Les chasseurs) André Hardellet a écrit, sans être lui-même photographe, quelques pages évocatrices sur l'art suprême du promeneur. En voici un florilège :

Regarder quoi ? Mais tout et rien : la lumière du jour - elle était belle comme… - un angle de rue, des arbres après la pluie, un ruisseau le long du trottoir, une cour intérieure aperçue sous une voûte, un orage qui s'approche, le soleil qui s'éloigne - bref, tout ce que le hasard vous propose pour servir de tremplin à l'imaginaire. Que le pittoresque, et même la beauté, ne vous détournent jamais de votre devoir qui est, et doit être, avant tout, la recherche d'une analogie, d'un accord. Analogie, accord entre votre moi profond et certains aspects de votre chemin - un moyen de connaissance.

Des voix vous sollicitent, que l'on perçoit seulement par l'oreille intérieure, des formes vous font signe. Laissez-vous aller, abandonnez vos habitudes en col dur. L'air du large vous allez le respirer au coin de cette rue qui devient à l'instant route forestière ou grève. A Paris ? Mais oui, à deux pas de chez vous, entre des pierres que vous avez bougées mille fois sans deviner qu'elles pouvaient se métamorphoser sous votre regard. Il vous suffira parfois d'un coup d’œil par une porte cochère entrouverte, d'un lointain observé d'un point culminant, d'un versant d'ardoises qui étincellent…

Je vous ai parlé d'analogie ; l'art suprême du promeneur consiste à dégager dans ce qui l'entoure une ressemblance avec des éléments de son histoire secrète, avec les parcelles d'un royaume oublié. La rue, ou la route, vaut avant tout par ce qu'elle tente de vous confier en son langage de formes et de couleurs ; c'est un tableau du “musée imaginaire” qui n'est exposé qu'à votre intention et dont vous seul pouvez comprendre le sens.
La promenade imaginaire (1974)

Le Voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu misérablement ou avec recherche, mais toujours, son attitude provoque la méfiance : il ressemble à un homme égaré en plein midi au milieu de la ville. Vous l'apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre entrouverte d'un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême attention la scène qui se déroule à l'intérieur - et lorsque vous vous approchez, vous constatez que le logement est vide.

Certains affirment qu'il voit, d'où son nom, d'autres qu'il imagine seulement. Il est possible que le Voyeur ait surpris une fois au moins une faille dans les façades qui bouchent les regards, sinon on s'expliquerait mal son obstination. Il croit à un complot permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et c'est ce moment de faiblesse qu'il espionne avec une inlassable patience, trappeur des grandes cités opaques.
Sommeils (1960)

Une photographie est un souvenir en hibernation qui nie l'écoulement du temps (avec un peu de chance nous aurions pu contempler la figure d'Yseult ou le camp du Drap d'Or). Le mouvant tombe dans le piège de la chambre obscure, tout s'arrête, substitue son éternité essentielle à l'apparence d'une fuite ininterrompue. Alors, à mieux considérer l'image retenue prisonnière, s'insinue l'intuition que rien n'est coupé d'un présent dilaté à l'infini : témoin l’épreuve qui frappe notre rétine aussi sûrement qu'une rose actuelle, qu'un camion stoppé au feu rouge en cette seconde-ci.

Rien ne présente de caractère fantastique, incohérent. Ces paysages, ces scènes sont tels que dans la réalité et pourtant marqués d'une griffe qui leur appartient en propre : ce sont les originaux dont mon existence normale ne perçoit que de mauvaises copies. Ils ont leur équivalent dans l'insondable fichier des siècles.
Le parc des archers (1962)